Après les incendies qui ont ravagé les hauteurs de Baskinta il y a trois ans, Tamara Haddad a ramassé branches brûlées et fragments calcinés pour les intégrer à ses toiles. Présentée à la Galerie Tanit à Beyrouth jusqu’au 4 juin, À mon Père oscille entre inquiétude écologique et célébration du vivant.
Dès l’entrée, les peintures occupent l’espace. L’accrochage réunit petits et grands formats, travaillés essentiellement à partir de sable, d’acrylique, d’huile et d’éléments végétaux. L’ensemble met en avant des surfaces denses, marquées par le geste et la matière. Depuis une dizaine d’années, le travail de Tamara Haddad s’inscrit dans une réflexion autour des enjeux environnementaux. Marées noires, exploitation des sols et déforestation nourrissent progressivement ses séries, à partir des paysages qu’elle parcourt et photographie.
La série présentée à la Galerie Tanit prolonge cet ensemble en se concentrant sur les forêts et leurs transformations. Les incendies et phénomènes de déforestation en constituent le point d’ancrage, notamment celui survenu il y a trois ans au-dessus de sa maison à Baskinta. Deux peintures issues de cet événement figurent parmi les pièces exposées. Le texte d’introduction de l’exposition débute avec un aphorisme de Khalil Gibran : « Les arbres sont des poèmes que la terre écrit sur le ciel. Nous les abattons et en faisons du papier pour consigner notre vacuité ». Cette citation éclaire le regard que porte l’artiste sur la nature : non comme simple décor, mais comme un espace vivant et fragile dont la disparition traverse l’ensemble de l’exposition. Certaines œuvres associent directement photographie et peinture au sein d’une même toile, jouant sur un contraste entre image en noir et blanc et intervention picturale en couleur et en relief. L’artiste y montre à la fois une nature qui souffre et la beauté qui continue malgré tout de s’en dégager.

Tamara Haddad commence à peindre en autodidacte durant ses études en publicité à l’Académie libanaise des beaux-arts (ALBA), où elle découvre la peinture et l’histoire de l’art. Elle commence à peindre dans les années 2000 avant de travailler dans la publicité, qu’elle quitte en 2011 pour se consacrer pleinement à la peinture. Son travail est également marqué par la figure de son père, architecte et amoureux de la nature, qui a encouragé son parcours artistique et lui a transmis ce goût pour les arbres, qu’il plantait et cultivait. Cette relation intime à la nature traverse l’ensemble de l’exposition et culmine dans Mon Liban, vaste composition en trois panneaux s’étendant sur près de 5 mètres. Cette gigantesque toile donne au regardeur l’impression de pénétrer littéralement dans une forêt tant son format enveloppe physiquement le spectateur.
Alors que le monde traverse des périodes sombres marquées par des crises sociales, économiques et politiques ainsi que des désastres environnementaux, Tamara Haddad ne souhaite pas uniquement peindre le malheur : elle veut aussi peindre les arbres dans la couleur et la poésie. La lumière occupe ainsi une place centrale dans son travail. « Ce qui est beau dans la nature, c’est qu’on la ressent une fois qu’on est à l’intérieur : les sons, les odeurs et la lumière », explique-t-elle. La lumière qui traverse les feuilles est ce qu’elle cherche à retranscrire par la texture et la matière. Grâce aux pigments intenses de la peinture à l’huile, l’artiste parvient à transmettre cette luminosité diffuse.
Ce questionnement environnemental s’est progressivement imposé dans le travail de Tamara Haddad à travers son expérience quotidienne de Beyrouth. L’artiste décrit une ville saturée par la pollution, les crises récurrentes des déchets et les constructions qui remplacent peu à peu les espaces verts. « On manque d’air », confie-t-elle. Face à cette urbanisation continue et à l’absence de véritables politiques de préservation environnementale, son travail cherche autant à montrer les atteintes faites à la nature qu’à rappeler la nécessité d’y rester sensible.
À travers cette exposition, Tamara Haddad fait de la peinture un espace de résistance sensible face à l’asphyxie urbaine et aux dégradations environnementales. Mais plutôt que de produire un discours alarmiste, l’artiste cherche avant tout à réactiver une attention à la beauté fragile du paysage. Ses forêts, traversées de lumière et de matières organiques, rappellent autant la fragilité des paysages que la nécessité de continuer à les regarder.
