Randa Nehmé est tailleur de pierre. Dans son atelier à ciel ouvert, elle travaille au contact direct du bloc, de la lumière, des arbres et du silence. Chez elle, la sculpture n’est pas seulement une forme à faire surgir de la matière. C’est un dialogue avec la pierre, avec la nature, avec ce qui résiste, ce qui se révèle, ce qui échappe aussi à la volonté.
Elle pratique la taille directe, une approche qui demande une présence totale. Contrairement à un travail d’agrandissement ou de reproduction, le geste se fait dans l’instant, face au bloc. « Il y a quelque chose qui conduit ma main », dit-elle. Le dessin change, se cherche, se simplifie. Puis arrive un moment où la ligne devient juste. Elle ne veut plus la déplacer. C’est sur elle que l’équilibre de la sculpture va se construire.
Parfois, au moment de tailler plus profondément, une veine apparaît dans la pierre exactement là où le geste l’avait pressentie. Pour Randa Nehmé, cela n’a rien d’un hasard. « Le hasard n’arrive jamais par hasard », dit-elle. Elle y voit une réponse de la pierre, presque une reconnaissance. Comme si le marbre lui disait : tu as donné le meilleur de toi, je te rends quelque chose. Mais la pierre peut aussi avertir. Une veine trop fragile, un morceau qui se détache, un volume qui clive ne sont pas forcément des accidents malheureux. Ils indiquent parfois qu’il faut arrêter de forcer, reprendre autrement, rééquilibrer les forces.
Ce rapport à la matière est aussi un rapport à la nature. Avant de revenir au Liban, Randa Nehmé a vécu à Versailles, près d’un bois. Elle y passait beaucoup de temps, entourée d’arbres, de chants d’oiseaux, d’une nature qu’elle dit « propre, saine ». De retour au Liban, elle comprend très vite que ce lien lui manque. Il lui faut de nouveau des arbres, du dehors, de l’air. Son atelier se déplace alors vers l’extérieur.
Les arbres, dit-elle, l’élèvent. Ils lui donnent une manière de penser la sculpture : les pieds bien dans la terre, mais le mouvement vers le haut. Pour elle, les sculptures sont comme des arbres. Elles doivent être enracinées, solidement posées, mais assez libres pour s’ouvrir, tendre leurs bras, presque voler. Cette liberté n’est jamais sans cadre. Il faut que le volume tienne, que l’architecture intérieure reste juste, que la sculpture garde son équilibre.

Dans son parcours, les maîtres français et japonais ont compté. Elle retient d’eux le sérieux, la discipline, le silence, l’intégrité, l’amour du travail bien fait. Elle y ajoute ce que lui ont apporté les arts martiaux, qu’elle a pratiqués pendant des années : l’humilité, la concentration, le respect du geste. Le Liban, lui, ne lui a pas donné une école de sculpture. Il lui a donné autre chose : la lumière. « La lumière, la lumière, la lumière », dit-elle, essentielle pour la sculpture. La lumière du jour, l’été, l’hiver, sous la pluie, dans le vent, dans les ciels presque vides : c’est cette lumière-là qui accompagne son travail de la pierre..
Pendant longtemps, Randa Nehmé a gardé un parcours international. Elle préparait ses prototypes au Liban, puis partait en France pour le bronze, le moulage, la fonderie, la ciselure, la patine. Elle exposait dans des salons à Paris, puis ramenait ses pièces au Liban. Elle parle avec admiration de ses artisans français, patineurs, mouleurs, ciseleurs, qui ont quarante ans de métier et qui ne se contentent pas d’exécuter. Ils comprennent, dit-elle, sa sensibilité et son intuition.
Aujourd’hui, ce va-et-vient est devenu plus difficile pour des raisons économiques. Les temps ont changé. Et lorsqu’on lui demande ce que le Liban lui donne comme énergie de création, sa réponse est directe : « Le Liban ne me donne rien, c’est moi qui donne au Liban. » Ce qui la porte, ce n’est pas le pays comme système, ni les lois, ni les institutions. Ce sont les gens. Ceux qui aident, qui répondent, qui viennent donner un coup de main par affection pour le lieu, pour elle, pour le travail.
Car cet atelier, dans un petit village souvent livré à lui-même, elle l’a construit et entretenu depuis plus de vingt ans. Il lui a pris de l’énergie, du temps, de l’argent, parfois jusqu’à l’épuisement. Mais il lui a aussi donné de la pureté, de la beauté, une force. Elle dit que ce lieu ne lui appartient pas seulement. Il appartient à tous les amoureux de l’art. Elle en est responsable.

Quand elle ouvre son atelier au public, ce n’est donc pas seulement pour montrer des œuvres. C’est pour faire entrer les visiteurs dans un espace de travail, mais aussi dans une énergie. Ceux qui viennent disent souvent : « Qu’est-ce qu’on est bien ici. » Pour elle, cette phrase suffit. Elle dit tout.
Rien n’est jamais vraiment fini dans ce lieu. Les arbres changent, la végétation évolue, les pierres et les marbres aussi. Le travail reste en mouvement. Randa Nehmé croit à l’éphémère, même dans la sculpture. Elle ne sait pas combien de temps elle pourra encore entretenir cet atelier, mais elle sait ce qu’il représente : un espace rare, où l’art se vit autant qu’il se regarde, et où la pierre semble continuer à parler avec les arbres.
Randa Nehmé pousse un cri contre l’État libanais, absent, sourd, et sans vision quand il s’agit des artistes. Depuis des années, il ne met ni moyens, ni priorités, ni structures en place pour les soutenir, les accompagner et leur donner, au niveau national, la reconnaissance que leur travail mérite, un travail individuel mais destiné à nourrir toute une communauté.
